Les Poissons et la question du passage



Le corps du poisson, fait d’eau, est de la même nature que son élément. Il y a une continuité physique entre cet animal et son milieu. Les vibrations de l’eau le traversent, il se confond avec son environnement. Tout point de l’espace est lié à son centre, d’où le problème qui se pose à ce signe : comment puis-je être à la fois moi et ce que je ne suis pas ?


La réponse est : en passant continuellement de l’un à l’autre, de moi à l’autre, d’ici à ailleurs, de là à l’au-delà, de maintenant à plus tard… Le poisson perçoit une continuité entre lui et le monde. Il ressent une profonde unité. Il se reconnait partout sans se trouver définitivement nulle part. Il se voit en l’autre comme en son miroir. Rien ni personne ne lui est tout à fait étranger. Il aime l’autre autant que lui-même. Le Poisson est le signe de l’amour universel. Il ne bannit pas, n’exclut rien, ne se refuse rien et ne se refuse à personne.


Il perçoit le tout avant la partie, le lointain avant le proche. Et certes, l’amour est d’autant plus pur qu’il se dirige vers des êtres éloignés.


Nul ne sait si Jésus était ou non Poisson. Mais son attitude illustre bien la prédisposition de ce signe à l’éloignement quand, encore adolescent, il abandonne plusieurs jours son foyer sans prévenir ses parents. Sa mère ne manque pas de le lui reprocher quand elle le retrouve au temple : « Pourquoi as-tu fait cela ? Ton père et moi nous te cherchons angoissés ! » Mais lui répond simplement : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » Explication : la vraie demeure du Poisson, c’est l’univers (« la maison de mon Père ») et il est inutile de le chercher : il est partout.



Montaigne, un Poisson authentique, rapporte dans ses Essais cette anecdote au sujet de Socrate, quand, interrogé d’où il était, ne répondit pas « d’Athènes », mais « du monde »… Le Poisson ne connait pas d’étrangers. Ou plutôt, il se reconnait immédiatement en lui. « Je porte en moi la forme entière de l’humaine condition» est devenu la définition de l’humanisme. Quant à définir cette « humaine condition », la nature humaine, on ne saurait le faire une bonne fois pour toutes, et Montaigne s’en étonne avec admiration : « C’est un sujet merveilleusement vain, ondoyant et divers que l’homme », d’où son projet : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage ».



"Narcisse" - Le Caravage

On juge souvent ce signe comme étant « narcissique ». C’est oublier que Narcisse s’aimait exclusivement, au mépris du reste. Si Narcisse avait été Poisson, au lieu de se pâmer et mourir devant son insensible reflet, il aurait aimé, derrière celui-ci, l’eau qui le lui portait, et toute la nature autour. Derrière les bribes de ses propres mots répétés à tout bout de champ, il aurait remarqué Écho et l’aurait aimée comme son autre moi. Sa malédiction, c’était d’être prisonnier de lui-même, condamné à mourir de solitude et d’abandon. Mais le Poisson n’est pas muré en lui-même. Il ne se limite pas à une image fixe de lui mais, comme l’eau courante, accueille sans restriction le reflet de tout ce qui se présente à ses yeux. Il est à la fois lui et l’autre. Il n’est que de passage. S’il se fixait, il cesserait d’être ce qu’il est.




Le symbole des Poissons, deux demi-cercles tournés vers l’extérieur et traversés par une ligne, illustrait chez les Romains le changement d’année (qui commençait en mars). La constellation représente deux poissons attachés l’un à l’autre. D’après la mythologie grecque, les dieux de l’amour Vénus et Éros se jetèrent dans l’eau pour échapper au géant Typhon qui les poursuivait : deux poissons vinrent alors au-devant d’eux pour les conduire sous la protection de Neptune. Le dieu des mers les remercia en leur assignant une place parmi les étoiles. Ce mythe explique pourquoi la planète maîtresse des Poissons est Neptune, et pourquoi Vénus y est en dignité (particulièrement influente quand elle est dans ce signe).


Ce mythe illustre encore le passage, la fuite salutaire dans l’autre monde. L’amour, représenté ici par Vénus et Éros (et lui seul, au grand dam de Typhon), franchit les frontières.



"Copernic" ou "Conversation avec Dieu" - Jan Matejko

Les plus grands natifs du signe des Poissons ont précisément en commun cette capacité de franchir les limites, de sauter à pieds joints dans l’inconnu. Chez les physiciens, on songe bien sûr à Copernic et sa découverte de l’héliocentrisme. La Terre qu’on prenait pour un point fixe n’est plus au centre de l’univers : elle est donc excentrée, « au-loin », et en mouvement. La révolution copernicienne est une illustration parfaite du renversement de perspective propre au Poisson qui prend le lointain comme point de départ.



Autre physicien de ce signe, Einstein et sa découverte que l’écoulement du temps dépend de la vitesse : plus on va vite, plus le temps passe lentement. La relativité exprime à merveille l’intelligence des Poissons, leur aptitude à pressentir une vérité au-delà de l’apparence. Ils explorent l’univers en imagination, en perçoivent des intuitions, des vérités possibles, comme d’autres observent un paysage.


Puisqu’on parle de temps c’est encore un natif du Poisson, Frédéric Chopin, qui répandit l’usage du « tempo rubato » en musique, ou « temps dérobé », indication d’un rythme subjectif, variable, affranchi du métronome. Une caractéristique de son style est la longueur de ses phrases musicales qui, comme l’écrit Marcel Proust « commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on pourrait espérer qu’atteindrait leur attouchement… » Musique si reconnaissable et pourtant si difficile à définir. La main s’écarte, cherche, revient, repart encore… Chopin « propose, suppose, insinue » pour André Gide, mais « il n’affirme presque jamais ».


Certes, à trop voyager on court le danger de se perdre, de ne plus distinguer la réalité de la fiction, de nager en pleine erreur voire en pleine inconsistance… Combien de Poissons se sont égarés dans des paradis artificiels, des addictions, des utopies, des illusions ? Le rêve procure tant de jouissances que la tentation est parfois grande de ne jamais se réveiller. C’est le piège redoutable de ce signe, le pendant négatif de son pouvoir exceptionnel d’aller trop loin, au risque, comme le héros du Grand Bleu, de ne plus trouver de « bonne raison pour revenir » à la surface.



Dea Syria

Il existe un second mythe qui explique la constellation des Poissons, dans la mythologie syrienne. La déesse Atargatis (protectrice de la vie) serait née sur les rives de l’Euphrate d’un œuf que deux poissons auraient roulé hors de l’eau. Ce dernier aurait ensuite été couvé par une colombe (ce mythe est raconté par Nigidius Figulus et Lucien de Samosate qui visita Hiéropolis où la déesse était célébrée). Le mouvement est cette fois inverse : non plus vers l’eau, mais hors de l’eau. C’est toujours un passage... Mais ici ce n’est plus une fuite : c’est un cadeau. Or c’est étrange comme les mythes se ressemblent tous : dans la mythologie grecque, Vénus nait de la mer, comme Atargatis, déesse de la vie, sort de l’eau.


"La Naissance de Vénus" - Botticelli

Il y a un aller-retour. La perception du lointain, des profondeurs abyssales, et puis le cadeau qui en découle qui n’est autre que la vie elle-même. Le défi des Poissons, c’est de revenir avec ce cadeau récolté au bout du monde, une ligne mélodique, une écriture ou une formule mathématique. Son voyage l’a enrichi. Le Poisson, pour être vraiment lui-même, doit donner.



Ainsi le poète André Breton dans Le Manifeste du surréalisme ne se contente pas de faire l’éloge du rêve. Il donne à la raison le rôle de le transcrire dans une œuvre poétique : « Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. ». C’est bien un aller-retour, du rêve à l’écriture.



De même, le philosophe Schopenhauer dans Le Monde comme Volonté et comme Représentation distingue les rôles de l’intuition et de la raison. Le philosophe ne voit dans le monde qu’une «représentation» autrement dit, aussi loin qu’il porte ses regards, son propre « moi ». On reconnait bien là le cheminement du Poisson qui commence par ce qui est éloigné, au-delà, hors de lui : « Au fond de l’être humain, il y a cette conviction confiante qu’il y a hors de lui-même une chose qui est consciente de lui comme il l’est lui-même. » La méthode consiste d’abord à se décentrer : « Essayez […] de vous représenter l’existence de ces choses […] s’il n’y avait personne pour se les représenter » ; pour convenir ensuite que le monde n’est rien d’autre que moi-même, ma représentation, ma subjectivité… Cela étant posé le Poisson termine son travail, il roule son caillou jusqu’à la berge pour transformer sa vision en connaissance : « Le monde est ma représentation. - Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l’homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie.»


Voilà donc le Poisson tel qu’en lui-même. Il ne s’est pas arrêté devant la vision de l’univers. Il n’est pas tombé pas dans l’abîme qui se prolonge sous son ventre. Le néant ne l’effraie pas - d’ailleurs, pour lui, le vide n’existe pas vraiment. Il transporte l’infini en lui. Il peut le comprendre et le transmettre. Il sait être et ne pas être à la fois. Il connait l’amour, qui associe chaque chose à ce qu’elle n’est pas.



© 2018 Fabrice Estreguil astrologue professionnel - Siret :  852 214 659 000 17

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